Le projet initial d’Antonio Contador m’a surpris. Il voulait graver sur des pierres tombales en marbre des listes de courses qu’il récupère et collectionne dans les supermarchés qu’il fréquente. No comment, ce n’est pas trop mon truc les pierres tombale. Hélas cependant, ce projet ne verra pas le jour rapidement.
Et puis j’ai vu une partie de sa collection de listes de courses justement, des dizaines, peut-être des centaines, soigneusement présentées dans des cahiers superbes. Je feuilletais un herbier d’un nouveau genre dans lequel des « pak de lait » à l’écriture déliée et féminine côtoyaient des « jambon », des « ampoule 60 », des « sopalin »… Une gestuelle nerveuse sur un bout d’enveloppe déchiré, du stylo plume sur un post-it, un bout de papier qui est resté trop longtemps dans une poche de veste, froissé, chiffonné, à peine lisible… Un inventaire à la Pérec qui me prouvait que tout se vend parce que tout s’achète.
Surgissait aussi l’intimité d’individus inconnus, vous et moi, des mouvements, des tics, des urgences, au travers des éléments les plus chétifs, les plus déconsidérés, les plus oubliés qui soient. La liste de courses devenait la métonymie de ces anonymes qui arpentent en vitesse nos grandes surfaces, que nous ne rencontrerons jamais et qui finalement comblent leur intérieur de biens indispensables comme inutiles. Du supermarché au cimetière des inconnus qui ont vécus il n’y avait qu’un pas, et tout, les objets, les gens, les priorités, y est plus ou moins classé.
Ces petites bouts de papier devenaient aussi des sortes d’œuvres involontaires, pauvres, volées, poétiques, que dis-je (le critique d’art se réveille) : des ready-mades ! Et là, soudain, la complexité du problème commença à me faire me tirer les quelques cheveux qui me restent sur le front. Les listes de courses peuvent devenir une forme de littérature, soit. Placées dans un nouveau contexte, ces même listes peuvent devenir une sorte d’art brut, soit. Dans le cadre de l’art brut, ces listes de courses sont des ready-made, des prélèvement destinés à jeter des grains de sables dans les rouages de l’institution !
J’avais enfin compris Antonio Contador, il avait bien réussi son coup, que son projet se réalise ou pas. Et son idée de listes gravées sur des pierres tombales remplissait sa fonction : que le simple, le quotidien, le trivial, montre l’espace d’un instant ce qu’il contient de noble, de protocolaire, et peut-être de rituel. Par ailleurs, déplacé dans le champ de l’art, cette trivialité acquérait une aura différente et un sens nouveau, et c’est probablement la démonstration à la fois d’une tragédie et d’un petit rite particulier qui vient contaminer l’espace d’exposition pour le pervertir.

Damien Airault

Texte publié à l'occasion du 57e Salon de Montrouge (02/05-30/05/2012)